Nous ne sommes qu’une masse éthérée de bouclettes blondes. Pourtant, notre vue, depuis que nous avons passé la porte, après le hall à la peinture décollée, de l’immeuble de Mathilde, a déjà attisé la jalousie de deux permanentées et piqué le cœur de quatre jeunes hommes.
Nous ne connaissons que peu la brosse. Parfois, Mathilde nous flanque comme compagnon une barrette. Au mieux, nous avons parfois la chance de vivre un après shampoing.
Nous avons tout vécu avec elle. A sa naissance, nous n’étions qu’une poignée, à peine plus blonds qu’aujourd’hui. La mère de Mathilde a vainement tenté de nous dresser, dans des essais aussi infructueux qu’ils intéressaient Mathilde.
La petite, plutôt garçon manqué, nous a longtemps dédaigné. Nous avons été sales, tirés par des garçons ou encore mâchonnés. Le premier coup de brosse de Mathilde ne vint que tard, aux alentours de ses quatorze ans. Dans le calme de sa chambre, elle s’est assise face à une coiffeuse, dernière tentative de sa mère désespérée pour faire de sa fille autre chose que le gavroche aux formes féminines camouflées sous une salopette qui tyrannisait les gamins du quartier. Elle nous remarqua alors, pour la première fois de sa vie, et enfin, elle nous regarda comme autre chose qu’une masse capillaire à raccourcir régulièrement. Sa main a saisi une brosse et a fait de nous le premier étendard de sa féminité. Nous avons compris, quelques jours plus tard que ce geste était en grande partie causé par un garçon. Un garçon calme et quelque peu trouillard, qui avait tous les attributs des victimes habituelles de Mathilde.
Ce fut, comme tous les coups de cœur à cet age, un déchainement de passion enfantine, puis son premier chagrin d’amour. Nous avons alors subit une teinture aussi noire que l’humeur de la petite éconduite.
Ce furent les deux seuls traitements particuliers que Mathilde nous appliqua.
Elle ne fait pas attention à nous, mais nous faisons attention à elle. Nous seuls savons que celui qui tient aujourd’hui, dix ans après l’épisode de la teinture, le cœur de Mathilde dans sa paume, nous froisse entre ses doigts et ne peut se retenir de sourire en écartant nos boucles de son visage, alors qu’elle dort. Bien sur, nous nous efforçons de bien vite reprendre une position propre à lui occuper les doigts.